L'entretien de la directrice du Lab Nadia Isler pour le quotidien LE TEMPS

“Nadia Isler s’est imposé la durabilité pour mission.

La directrice du SDG Lab au Palais des Nations à Genève s’efforce de trouver des solutions concrètes aux Objectifs de développement de l’ONU pour 2030. Avec les secteurs public et privé

Elle aurait pu poursuivre sa carrière de diplomate suisse. Elle a choisi de relever un défi plutôt inhabituel. Depuis près de deux ans, Nadia Isler dirige ce qu’on appelle au Palais des Nations à Genève le SDG Lab. Le nom de ce laboratoire sonne au premier abord comme un jargon onusien hermétique. Il sert pourtant à mettre en œuvre l’une des réformes de l’ONU les plus ambitieuses jamais menées: l’agenda 2030 axé sur les Objectifs de développement durable (ODD, ou SDG en anglais) qui se comptent au nombre de 17.

Quel que soit le problème, j’ai besoin de comprendre toutes les variables d’une équation.

Ça lui va comme un gant

Il y est notamment question d’éliminer la pauvreté sous toutes ses formes et partout dans le monde, de permettre à tous de vivre en bonne santé et de promouvoir le bien-être de tous à tout âge. Une tâche qui semble aller comme un gant à cette Genevoise de 42 ans qui a consacré, dans ses études à l’Université de Genève, une thèse de Master sur la guerre civile espagnole et à l’évolution du droit international humanitaire.

Après un stage au CICR, Nadia Isler a voulu prendre la température de l’humanitaire en travaillant pour Médecins sans frontières. Mais elle le dit elle-même: «J’ai énormément de respect pour MSF, mais la réponse humanitaire ne me correspond pas pleinement. J’ai besoin d’avoir un impact plus systémique et dans le long terme.» Elle poursuivra son chemin à la Direction du développement et de la coopération (DDC), qui l’emmènera en Tanzanie et au Mozambique

Dans les arcanes du multilatéralisme

Pour compléter sa compréhension de la marche du monde, Nadia Isler rejoindra le service diplomatique suisse pour lequel elle travaillera notamment à la Mission suisse auprès des Nations unies à New York puis à Genève, plongeant dans les arcanes du multilatéralisme. S’occuper du SDG Lab équivaut à une sorte de synthèse de son parcours. Sa mission: trouver des solutions concrètes pour atteindre les ODD et en faire davantage qu’un slogan: une réalité. Et sans s’enfermer dans une tour d’ivoire remplie d’experts.

Nadia Isler traite avec les Etats, les ONG, la société civile, le secteur privé: son expérience multiple est un atout indéniable. «Mon rôle est de connecter ces différentes entités, d’identifier des opportunités stratégiques.» Pour s’assurer qu’on prenne la bonne dimension de son travail, elle donne un exemple: les grossesses précoces. Pour traiter du problème, plusieurs facteurs entrent en ligne de compte: l’accès à l’éducation, la prévention, les inégalités sociales et la nécessité de briser une question bien souvent taboue.

Le défi est considérable, mais il correspond à la personnalité de Nadia Isler, à la curiosité intellectuelle aiguisée: «Quel que soit le problème, j’ai besoin de comprendre toutes les variables d’une équation.» L’approche systémique des ODD reflète de fait sa manière de penser. Elle s’attelle ainsi à réunir rive gauche et rive droite de Genève, la finance d’un côté et les organisations internationales de l’autre pour concrétiser ce qui représente un changement de paradigme: la fin de l’approche sectorielle des problèmes. Dans cette optique, elle s’appuie sur un outil nouvellement créé, le Geneva 2030 Ecosystem, qui comprend déjà 350 membres.

Ses enfants convaincus

Ce rapprochement public-privé est d’autant plus nécessaire qu’il faudra plus de 3000 milliards de dollars pour mettre en œuvre les Objectifs de développement durable, poursuit-elle. Ceux-ci peuvent paraître techniques, mais Nadia Isler a déjà réussi à convaincre son public le plus proche: ses enfants. Ils ont chacun de grands posters des ODD dans leur chambre et aiment venir visiter le Palais des Nations et le Conseil des droits de l’homme. Surtout, ils rappellent à leur mère la nécessité de faire du recyclage.

Nadia Isler n’est pas du genre à se contenter du statu quo. Ayant hérité du côté sanguin et engagé de sa mère, Galloise, du côté pragmatique et posé de son père, Genevois, elle l’admet: le fait d’appartenir en quelque sorte à deux minorités a aiguisé sa quête de justice et d’équité. Elle apprécie la dialectique. En tant que diplomate à New York, elle a beaucoup aimé être constamment défiée intellectuellement par des regards et des approches culturellement différents. Les habitants de la Grosse Pomme l’ont d’ailleurs interpellée: «Dans cette jungle urbaine, j’ai été très touchée par la bienveillance des gens les uns envers les autres.»

Forte personnalité, elle refuse toutefois catégoriquement de jouer les superwomen capables de tout faire. Mens sana in corpore sano: Nadia Isler a ainsi insisté pour pouvoir travailler un jour par semaine à la maison afin d’être aussi plus proche de ses enfants. Pour motiver ses neuf collaborateurs/trices, elle juge important d’accorder cette flexibilité du télétravail. Une manière, dit-elle, d’éviter les burn-out qui se multiplient auprès des jeunes femmes. Pour la diplomate dont le dernier livre qu’elle a lu raconte l’histoire de l’une des premières femmes à avoir gravi le Mont-Blanc, l’ascension est importante, mais la durabilité aussi.

Profil

1976 Naissance à Genève.

2000 Première mission en Serbie avec le Haut-Commissariat pour les réfugiés.

2001 Chargée de communication pour Médecins sans frontières Suisse.

2003 Commence sa carrière au Département fédéral des affaires étrangères et passe plusieurs années en Afrique de l’Est avec la Direction du développement et de la coopération.

2007 Diplomate à New York pour la Mission suisse auprès de l’ONU.

2012 Diplomate à Genève pour la Mission suisse auprès de l’ONU.

2017 Rejoint le cabinet du directeur général de l’ONU à Genève, crée et dirige le SDG Lab.”

Cet article a originellement été publié sur Le Temps (Genève, Suisse) le 2 avril 2019.

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